Ukraine, deux ans après…

Il y a deux ans, dans ces colonnes, quelques semaines après l’attaque russe, nous avions proposé quelques réflexions[1] sur les conséquences économiques la guerre en Ukraine. Nous avions alors mis en évidence que l’Europe n’avait la capacité que d’un seul type de réponse : les sanctions économiques, mais celles-ci n’auraient qu’une efficacité très relative et affecteraient au moins autant l’Europe que la Russie. Et, en cas d’application stricte des sanctions, nous avions pronostiqué une inflation forte et une récession économique. De plus, nous avions posé le problème de la nature des relations entre la Russie et la Chine et nous avions également souligné que cette guerre renforcerait la tendance au glissement vers un monde multipolaire, où, pour assurer une sécurité non seulement militaire mais aussi en termes d’énergie, d’alimentation et de santé, les moyens s’appuieraient davantage sur des relocalisations de production dans ces domaines stratégiques. Ce qui passerait à terme par un rééquilibrage des flux commerciaux Est et Ouest.

Qu’en est-il aujourd’hui ?

Globalement sur le plan économique, ce qui avait été annoncé s’est produit. Les sanctions ont été décidées et appliquées. Mais le gaz et le pétrole russe contribuent toujours autant à la satisfaction des besoins mondiaux. De fait, une réorganisation des flux a créé des effets d’aubaine pour certains pays, Inde ou Chine par exemple, voire la création de nouveaux débouchés pour le gaz de schiste des Etats Unis, un comble à l’heure des accords de Paris et de la volonté politique de réduire l’empreinte écologique des activités industrielles. Ces sanctions ont donc imposé en Europe un choc de prix, dont les effets ont été amplifiés pour l’électricité via un marché européen, que l’on peut ainsi juger non pertinent. Ces hausses de prix se sont répercutées et ont provoqué des transferts de richesses qui alimentent des conflits de répartition, se traduisant par des revendications d’autant plus fortes que le secteur est en position de force (raffineurs) ou protégé (train), et au total des hausse de prix…

Les prix qui glissaient depuis le début de 2021 ont donc dérapé en 2022 et 2023 sur des niveaux jamais vus depuis plus de trente ans. L’alimentaire est particulièrement touché avec des hausses de l’ordre de 20% en deux ans. Dans un tel contexte de hausse de prix, les répercussions sur la consommation ont été significatifs dès lors que la conjoncture européenne n’a pas permis de compenser par une hausse des salaires.

Comme prévu, la BCE n’est pas venue en soutien de l’activité qui stagne en Zone Euro, et n’a généralement pas retrouvé des niveaux pré-COVID y compris en Allemagne, plus durement touchée par la rupture avec la Russie, sur laquelle elle comptait s’appuyer pour alimenter de façon compétitive son industrie en énergie. Le marasme complique ainsi le retour à des équilibres budgétaires malmenés pendant l’épisode COVID.

Le soutien à l’Ukraine financé par l’Europe profite peu aux industriels européens. On cite ainsi que moins de 20% de l’aide est fait de productions européennes. Par ailleurs les facilités douanières, notamment sur les productions agricoles, ont été contestées y compris en Pologne, pourtant très engagée dans le soutien à l’Ukraine. Ce pays financé depuis des années par l’Union européenne, par ailleurs, s’adresse à la Corée du Sud pour renouveler son parc de chars de combat…

Au niveau géostratégique, nous avions dit que les décisions des dirigeants seraient structurantes dans un contexte où l’ordre international dominé par les Etats-Unis était déjà discuté. De fait, les Etats-Unis et l’Europe ont échoué à rassembler une coalition d’états pour soutenir l’Ukraine face à la Russie. Au contraire, les liens bilatéraux entre la Russie et la Chine ou l’Inde se sont renforcés. Les cinq membres du club des BRICS ont attiré cinq nouveaux membres.[2] Dès lors la décision de bloquer à titre de sanctions les avoirs russes déposés dans le système financier occidental constitue un précédent historique qui ne peut que confirmer les BRICS et notamment la Chine à disposer d’autres monnaies d’échanges que les monnaies occidentales et d’autres institutions financières internationales que celles issues de la deuxième guerre mondiale. La toute récente décision de s’en approprier les produits d’intérêt aggrave encore ce diagnostic.

Que peut-on dire pour les mois à venir ?

Un constat : la guerre dure, les deux camps ont eu leurs avancées et leurs reculs. Mais dorénavant c’est une guerre plus de positions que de mouvements. L’issue est tout aussi incertaine qu’il y a deux ans. Il est toujours aussi difficile de conclure car l’observateur est plongé dans la communication de guerre et les batailles de propagande. On remarquera toutefois que pour les citoyens européens occidentaux comme pour les citoyens américains, en général, la guerre est devenue lointaine. Les médias sont peu présents sur le front. Ce qui paradoxalement n’est pas un bon signe, car le conflit peut ainsi durer. Il n’y a pas de risque politique analogue à la contestation de la guerre du Vietnam. Le Moyen Orient a repris la vedette. L’attention se reporte sur la grande rivalité Etats-Unis/Chine révélée depuis les mandats du président Obama…  

Toutefois il est de plus en plus clair que l’Europe est mise en difficulté sur trois politiques majeures qui découlent de son choix de s’insérer dans un système appelé une « économie-monde », ici, un ensemble réuni sous la protection des Etats-Unis et régi par des règles internationales négociées ou imposées par application extraterritoriale.

La première politique est le choix de l’OTAN pour sa défense. Force est de constater qu’économiquement l’Europe n’est pas actuellement en capacité de répondre ni en quantité, ni en qualité aux besoins de sa propre défense. La deuxième est l’alignement de la politique européenne en matière de mix énergétique sur celle de l’Allemagne (gaz et énergies renouvelables, abandon du nucléaire). Les conséquences actuelles de ce choix vont dans le sens de la récession, avec une nette hausse du prix de l’énergie et une perte de compétitivité particulièrement dans les secteurs de transformation de la matière (acier, métallurgie, chimie, verre…). La troisième politique est la large ouverture du marché unique européen à la concurrence internationale. Sa pertinence est mise en cause par les comportements à la fois des Etats-Unis (IRA, droits de douane renforcés par le président Biden…) et de la Chine (entre dumping et montée en gamme) ainsi que par l’affaiblissement des structures ou des accords multilatéraux (OMC, Accords de Paris) ; mais aussi par ses conséquences logiques reconnues actuellement comme problématiques : déqualifications, dépendances pour des biens et services stratégiques, marginalisation.

Au total, les perspectives européennes apparaissent à ce stade bien menacées. La pérennité du modèle consumériste actuel financé par endettement ou par des transferts sociaux de toutes natures est problématique non seulement au titre de la transition climatique mais aussi par le caractère insoutenable de l’endettement généralisé qu’il a généré en Occident. Dans un cadre politique inchangé, un régime de stagflation n’est pas le scénario le plus pessimiste…


[1] Réflexions sur la guerre en Ukraine et ses impacts sur les équilibres économiques et les échanges internationaux, 8 mars 2022 site de l’académie des sciences commerciales.

[2] Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud et au 1/01/2024 Arabie saoudite, Égypte, Émirats arabes unis, Éthiopie, et Iran.

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