Alors que le projet d’euro numérique de détail de la Banque centrale européenne (BCE) est actuellement discuté au Parlement européen, Daniel Baal (président de la Fédération bancaire française), Patrick Martin, (président du MEDEF) et Amir Reza-Tofighi (président de la CPME)), co-signent une tribune dans le journal Les Echos publiée en avril 2026, dans laquelle ils plaident pour un véritable partenariat public-privé. Pour ces présidents, « la BCE devrait s’appuyer sur le secteur privé en adoptant les standards de paiement européens, existants ou en cours de déploiement »afin d’éviter aux commerçants et aux entreprises des coûts excessifs liés à l’installation ou au maintien d’une seconde infrastructure de paiement dédiée à l’euro numérique.
L’euro numérique, comme l’euro fiduciaire, sera doté d’un cours légal, c’est-à-dire qu’il devra être accepté pour tout règlement, au même titre que la monnaie métallique. En d’autres termes, toute dette pourra être réglée avec cette monnaie, et par extension tous les commerçants devront accepter le paiement en euro numérique de leurs clients.
Après avoir évoqué les enjeux et les défis de l’euro numérique pour les commerçants, nous nous pencherons sur la perception de l’euro numérique par les banques qui sont « des commerces comme les autres » souligne Régis Bouyala, senior advisor du Cabinet Eurogroup. Lors d’une interview, ce dernier déclare en effet « qu’en France, on a un peu tendance à oublier que les banques ne sont pas des guichets administratifs distribuant un quasi-service public. Elles sont bien des commerçants comme les autres, fournissant des services marchands devant s’adapter à l’évolution des besoins de leurs clients, y compris en capitalisant sur leur fonds de commerce pour en tirer le meilleur parti ».
Remarques liminaires
La BCE définit l’euro numérique comme « une forme électronique de monnaie de banque centrale qui, à l’instar des billets de banque, permettrait à tous d’effectuer leurs paiements quotidiens rapidement, facilement et en toute sécurité ». Cette troisième forme de monnaie qui viendrait compléter l’offre existante, devrait revêtir deux formes : une monnaie centrale dite de « gros » ou interbancaire, utilisée exclusivement pour dénouer les transactions financières entre la banque centrale et les banques commerciales ou d’autres institutions financières et une monnaie centrale dite de « détail » qui ne remplacerait pas les pièces et les billets mais qui offrirait au grand public une alternative, une monnaie numérique publique, émise et garantie par l’Etat.
Le paiement en euro numérique sera possible sur les plateformes de commerce en ligne mais également dans les magasins physiques.
Qu’en est-il de la valeur ajoutée de l’euro numérique pour les commerçants ?
Dans le cadre du développement de l’euro numérique, la BCE a travaillé étroitement avec les commerçants et leurs représentants. Elle a tenu compte de leurs préoccupations majeures. Ainsi, l’euro numérique devrait permettre :
– Une réduction des coûts de transaction
La prépondérance des paiements par carte pour lesquels les commerçants paient des commissions d’interchange pose problème. Il s’agit des frais de transaction que les commerçants doivent régler lorsque les clients utilisent des cartes de crédit ou de débit pour régler leurs achats (voir le règlement européen 2015/751 du 29 avril 2015). L’adoption de l’euro numérique devrait, selon les commerçants, entraîner la réduction de leurs coûts, car ils ne seraient plus soumis aux opérateurs de cartes bancaires qui prélèvent des frais élevés sur chaque transaction.
– Une moindre dépendance aux opérateurs privés
Aujourd’hui, beaucoup de paiements passent par des réseaux internationaux comme Visa et Mastercard. Les réseaux de cartes internationaux représentent 69 % des paiements par carte en zone euro au second semestre 2024. Selon le rapport sur les systèmes de cartes et les processeurs de la BCE (février 2025), les habitants de treize pays de la zone euro dépendent exclusivement de systèmes de carte ou de solutions mobiles non européens pour leurs paiements en magasin. Avec l’euro numérique, les dépendances de l’Europe à l’égard de prestataires internationaux dominants devraient être réduites.
En tant qu’alternative à Visa et Mastercard, l’euro numérique permettra aux commerçants de payer moins de frais relatifs aux opérations transitant par les réseaux de paiement américains dans la mesure où les paiements en euro numérique passeront par un réseau de paiement moins cher et européen.
Outre ces dépendances, « la croissance rapide des cartes de crédit universelles Visa, Mastercard et American Express place les commerçants en situation de perdre l’exclusivité des informations qu’ils détenaient sur leurs clients », souligne la CNIL dans son Livre blanc n° 2.
– Une solution européenne de moyen de paiement fluide, harmonisée, infaillible et sûre
L’euro numérique va permettre aux commerçants de vendre leurs produits ou leurs services aux clients dans toute l’Europe. En outre, grâce à une sécurité et une fiabilité accrues, les commerçants devraient enregistrer moins de fraudes et d’impayés. Les règlements effectués au moyen d’une monnaie émise par une banque centrale offrent toujours une meilleure garantie et instaurent la confiance.
– Un mode de paiement plus facile et plus rapide
Ces aspects de l’euro numérique devraient optimiser la relation client et réduire les délais d’encaissement.
– Un outil d’inclusion financière numérique
L’inclusion constitue « le pilier de la conception technique de l’euro numérique » selon la BCE. L’euro numérique va permettre aux commerçants d’approcher une clientèle plus large, notamment les personnes non-bancarisées ou qui ne détiennent pas de smartphone.
Les commerçants voient d’un bon œil le projet d’euro numérique, mais ils posent leurs conditions. Ils exigent que l’euro numérique ne soit pas à l’origine de coûts supplémentaires. La question des frais est absolument prioritaire pour les commerçants. Madame Charlotte Pagot, secrétaire générale de Mercatel explique que « les commerçants sont favorables à l’euro numérique dans le sens où ils plébiscitent toute solution qui favorise la concurrence, la souveraineté et la résilience. Mais, rajoute -t-elle, « il faut que du point de vue des coûts, l’Europe fasse un pas vers les commerçants ».
Enfin, comme les consommateurs, ils demandent la confidentialité des transactions et la protection contre les cyberattaques.
La perception de l’euro numérique par les banques commerciales
Si les commerçants soutiennent l’euro numérique, les banques commerciales en revanche n’en veulent pas.
– Les griefs des banques commerciales à l’encontre de l’euro numérique de détail
Les banques sont au cœur du projet d’euro numérique car ce sont elles qui vont assurer sa distribution auprès du public. Mais les banques ne souhaitent pas investir sur ce projet. Thierry Laborde, directeur général délégué de BNP Paribas, estime que la création d’un euro numérique de « gros » répondrait à un besoin, mais il ne conçoit pas l’utilité d’un euro numérique pour les achats de détail.
Tout d’abord, les banques commerciales craignent une fuite des dépôts à vue des comptes courants des particuliers vers des comptes en euro numérique auprès de la banque centrale, ce qui diminuerait leur capacité à octroyer des crédits et d’autres services financiers.
A cette crainte de fuite des dépôts, les banques redoutent une concurrence pour leur système de paiement. Elles illustrent cette menace en évoquant le portefeuille de paiement numérique européen Wero qu’elles ont lancé en 2024. Il s’agit d’une solution de paiement instantané qui permet des virements en temps réel à partir d’un numéro de téléphone ou d’un QR code. Porté par des acteurs privés et soutenu par les autorités publiques, Wero a pour objectif de contrer la puissance des acteurs extra-européens et unifier les services de paiement à l’échelle européenne. Centré jusqu’à présent sur les paiements entre particuliers, Wero lance des paiements pour le commerce en ligne et dans un avenir proche, des paiements en magasin.
Enfin, les banques commerciales sont préoccupées par les coûts d’investissement liés à l’adoption de l’euro numérique.
– Euro numérique versus stablecoins
Historiquement opposées aux crypto-actifs en raison des risques qu’ils présentent, les banques traditionnelles commencent à se lancer dans les stablecoins, en consortium ou en indépendante.
Dans notre ouvrage avec Céline ANTONIN intitulé « Crypto-actifs : une menace pour l’ordre monétaire et financier (2ème édition, mars 2026), nous donnons des stablecoins la définition suivante : « jetons qui ont pour objectif de pallier la forte volatilité des crypto-actifs traditionnels grâce à l’indexation de leur valeur sur celle d’une devise ou d’un panier de devises (dollar, euro, yen) dans un rapport de 1 :1 ou encore sur une matière première (or, pétrole) ». Pour chaque unité de stablecoin émis, l’équivalent en monnaie fiat (euro, dollar, etc.) est conservé en réserve par la société émettrice.
La montée en puissance des stablecoins dans la zone euro remet en question les leviers traditionnels de la politique monétaire et menace la stabilité financière. Ainsi, Jürgen Schaaf, dans l’article « From hype to hazard : what stablecoins mean to Europe (Juillet 225) publié par la BCE, écrit : « les stablecoins sont en train de redessiner le paysage financier mondial, avec le dollar américain aux commandes. Sans réponse stratégique, la souveraineté monétaire et la stabilité financière de l’Europe pourraient s’éroder ».
En conclusion, le fait que les commerçants supportent l’euro numérique révèle que cette innovation représente une opportunité : simplification des paiements, réduction des coûts de transaction et adaptation aux nouveaux usages des clients. Son succès va dépendre de la capacité de la BCE à concilier innovation, stabilité monétaire et financière et intérêts des acteurs.