Handicap et inclusion : le rôle des nouvelles technologies

A l’échelle mondiale, selon l’OMS, au moins 2,2 milliards de personnes ont une déficience de la vision de près ou de loin [1]. Si la perte de vision peut toucher les personnes de tous âges, la majorité des personnes atteintes de déficience visuelle ou de cécité ont plus de 50 ans. En 2030, un Français sur trois aura plus de 60 ans et pour la première fois, les plus de 65 ans seront plus nombreux que les moins de 15 ans (DRESS/INSEE).

La Directive sur l’accessibilité (European Accessibility Act), entrée en vigueur le 28 juin 2025, marque un changement important sur le marché de l’Union européenne. Elle exige que les entreprises rendent leurs sites web, applications mobiles et autres services numériques accessibles aux personnes handicapées. Cependant, force est de constater que les sites marchands n’atteignent pas encore le niveau AAA sur l’ensemble des principes de l’accessibilité au web (Web Content Accessibility Guidelines).

L’étude [2] réalisée par Access 42 révèle que les robots intégrés à certains sites marchands sont souvent utilisés par dépit par les personnes en situation de handicap, faute d’autres solutions. Les personnes en situation de handicap expriment le besoin d’une interface épurée et surtout personnalisable (contrastes de couleurs, taille et minimisation de la taille du robot). Les robots conversationnels basés sur une intelligence artificielle constituent une aide utile pour la recherche d’information et la rédaction de documents. Toutefois, les utilisateurs souhaiteraient une adaptation au profil cognitif de chacun. Ces retours qualitatifs d’utilisateurs soulignent l’importance d’observer les facteurs conduisant à l’appropriation – ou non – de la technologie par ces derniers.

Le secteur du maquillage constitue un terrain pertinent pour étudier les apports des technologies pour les personnes en situation de handicap. Li et ses collègues ont analysé le contenu de 145 vidéos YouTube puis conduit des entretiens auprès de personnes malvoyantes, afin de mettre à jour leurs pratiques de maquillage mais également les obstacles auxquelles elles sont confrontées à chaque étape du processus [3]. Tout d’abord, la conception même des produits et l’inaccessibilité des expériences d’exploration constituent de premières barrières liées à l’environnement de vente. Ensuite, le manque de données descriptives dans les tutoriels ainsi que l’insuffisance des supports tactiles d’apprentissage sont autant d’obstacles à l’apprentissage du maquillage. Enfin, la difficulté à obtenir un retour d’information fiable concernant le maquillage qu’elles ont réalisé conduit les personnes en situation de handicap visuel à se tourner vers des personnes qualifiées et dignes de confiance.

Certaines initiatives visent à réduire les différentes barrières rencontrées. On peut penser à L’Occitane en Provence qui a commencé dès les années 1990 à écrire le nom de ses produits en braille (en anglais, la langue la plus largement comprise). Au-delà d’une meilleure accessibilité de leur offre pour les personnes malvoyantes, l’entreprise de cosmétiques française souhaite ainsi sensibiliser le grand public à la perte de vision. Pour la dernière étape du processus, celle de la réassurance quant au maquillage réalisé, la plateforme BeMyEyes met en relation des utilisateurs aveugles ou malvoyants qui souhaitent une assistance avec des bénévoles et des entreprises du monde entier, par le biais de la vidéo en direct et de l’intelligence artificielle.

Plus récemment, l’assistant de maquillage à commande vocale (Voice-enabled Makeup Assistant) développé par The Estée Lauder Companies a remporté le prix de l’innovation aux World 50 Impact Awards 2025. La technologie de miroir intelligent détecte si le maquillage est appliqué correctement et de manière uniforme, identifie les zones qui peuvent nécessiter une application plus précise, tandis que l’assistant vocal guide les utilisateurs dans les éventuelles retouches. L’une des spécificités de la démarche adoptée pour développer cette technologie est de l’avoir pensée « avec » et pas seulement « pour » les personnes en situation de déficience visuelle [4]. Ce choix fort de la co-construction de l’outil avec les utilisateurs finaux fait écho aux travaux de Baker et collègues (2002) qui invitent à « donner aux consommateurs malvoyants une voix sur le marché » [5]. Leur recherche révèle en effet que les expériences des consommateurs en situation de déficience visuelle ne sont pas connues a priori ; elles ne peuvent être comprises qu’en donnant la parole aux consommateurs lors de leurs interactions avec le système marchand.

Une manière de penser la place des technologies dans la vie des consommateurs est de s’interroger sur leur capacité à satisfaire les besoins fondamentaux d’autonomie, de compétence et de relation, qui sont au cœur de la théorie de l’auto-détermination de Deci et Ryan [6]. L’autonomie concerne le sens de l’initiative et l’appropriation de ses propres actions. La compétenceconcerne le sentiment de maîtrise, l’impression de pouvoir réussir et évoluer, elle est favorisée par des environnements structurés qui offrent des défis optimaux et des retours positifs. Enfin, la relationconcerne le sentiment d’appartenance et de connexion. La satisfaction de chacun de ces besoins est une condition nécessaire à la croissance, à l’intégrité et au bien-être de tout individu.

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