Article issu d’une conférence de l’auteur à l’Académie Hassan II des sciences et techniques, à Rabat le 12 mai 2026.
Comme tout secteur d’activité, le commerce international est déjà significativement impacté par l’utilisation de l’IA. Rappelons tout d’abord que l’IA ne se résume pas à l’IA générative (IAG), contrairement à une acception simplificatrice désormais courante depuis la démocratisation de ChatGPT et de ses concurrents en 2022. Plus précisément, en complément de l’IAG, l’IA évoquée ici intègre notamment des méthodes de recherche opérationnelle et des modèles statistiques connus depuis des décennies mais aux performances décuplées par les puissances phénoménales actuelles de stockage et de traitement des données.
Dans l’exploration des liens entre le commerce international et l’IA, nous distinguerons successivement deux dimensions : l’importance des biens et services liés à l’IA et au numérique dans l’ensemble des exportations internationales, puis les apports de l’IA dans l’optimisation des opérations de commerce international.
En premier lieu, toutes les statistiques actuelles prouvent une importance grandissante des exportations dues à l’IA et au numérique au sens large, tant en biens (semi-conducteurs, processeurs graphiques, serveurs, équipements de télécommunication, …) qu’en services (cloud, logiciels spécialisés, modèles d’IAG, cybersécurité, …).
Depuis 2020, ces deux catégories d’exportations n’ont cessé de croitre pour atteindre en 2025 respectivement 6 600Md$, pour les biens, et 3 500 Md$, pour les services, soit un total de 10 100 Md$, représentant près de 30% du commerce international mondial, évalué à environ 35 000 Md$ cette même année (Sources OMC et CNUSED).
La tendance semble se poursuivre en 2026 puisque les exportations dues à l’IA et au numérique pourraient s’élever à 10 800Md$ selon ces mêmes sources, alors que le commerce international total devrait connaitre un ralentissement et se situer entre 34 000Md$ et 34 700 Md$,
vs 35 000Md$ en 2025, pour de multiples raisons détaillées par la suite.
Concernant l’IA utilisée dans l’optimisation du commerce international, elle constitue désormais un facteur de premier plan dans toutes les étapes de la chaine de valeur d’une opération d’exportation, allant de la stratégie et des études au transport et à la livraison.
A titre d’exemple, l’IA est omniprésente dans la phase d’études. Etudier des marchés internationaux, suivre ses concurrents, assurer une veille règlementaire et douanière permanente, … ne peuvent s’envisager sans IA qui permet une augmentation de productivité
considérable des professionnels et des consultants.
De même, l’IA est devenue indispensable pour optimiser toutes les phases logistiques internationales : gérer au mieux les flux de bateaux et de camions ainsi que les chargements / déchargements de conteneurs, rationaliser les itinéraires et les coûts de transport, …
Pour ce faire, outre les facilités de traduction, les modèles d’IAG sont aujourd’hui connectés à différents algorithmes statistiques qui facilitent grandement les décisions des logisticiens.
De nombreux ports allient aujourd’hui performance et utilisation de l’IA.
Tel est le cas du port de Tianjin au nord-est de la Chine, reconnu comme un modèle mondial de gestion par l’IA avec un ensemble de robots et d’automatismes visant le zéro carbone.
A plus petite échelle, les Pays Bas réussissent à se maintenir au 2ème rang mondial des exportations de produits agricoles, en grand partie grâce à de forts investissements en IA.
Quant à Tanger Med, il fait désormais figure de Smart Port (« port intelligent »), leader en Afrique et en Méditerranée,avec une gestion totalement automatisée des conteneurs, des « jumeaux numériques » pour anticiper les pannes et des assistants intelligents au service des utilisateurs, devenus des références mondiales.
Plusieurs remarques importantes s’imposent néanmoins après ces constats.
Quels que soient les apports de l’IA dans le domaine, les décisions stratégiques importantes sont prises par les dirigeants car on ne délègue pas aveuglément son pouvoir à une machine.
Plus fondamentalement, le contexte et les conflits actuels engendrent une grande incertitude sur l’évolution des droits de douanes, la sécurisation des transports internationaux et la prise en compte des risques environnementaux.
Qui plus est, on assiste à une montée des protectionnismes de plusieurs pays.
Il en résulte une forte instabilité des données analysées par les algorithmes d’IA et donc une prudence quant à l’application de leurs résultats.
Concernant les options stratégiques, il convient alors d’élaborer plusieurs scénarios avant de définir une politique qui minimisera les risques étudiés.
Nous terminerons ce court exposé en évoquant une technique pacifique efficace pour favoriser les exportations internationales d’un pays : le soft power (« puissance douce » ou « pouvoir d’influence »). Ce concept, formalisé par Joseph Nye, Professeur à Harvard, dans les années 1990, désigne un ensemble d’actions développant la capacité d’attraction d’un Etat, autrement que par des contraintes militaires ou économiques. La confiance, source de relations durables avec un pays, peut en effet être renforcée par le développement d’une image innovante et vertueuse, le rayonnement d’universités, la création de produits phares ou des évènements culturels mettant en avant des atouts distinctifs.
La Corée du sud fournit un excellent exemple de soft power grâce à ses innovations technologiques, la qualité de certains films ou séries télévisées, la diffusion mondiale de produits de beauté (la « K-beauty ») ou le succès de danses à la mode (la « K-pop »).
Là encore, l’IA est d’un grand recours pour orchestrer une communication intensive officielle et sur les réseaux sociaux ainsi que des contrefeux afin de dénoncer d’éventuelles désinformations.
Jean-Paul Aimetti, diplômé de CentraleSupélec et docteur en mathématiques appliquées aux sciences humaines, a d’abord dirigé des sociétés de conseil et d’études (Centre Français de Recherche Opérationnelle, BVA et le groupe SOFRES en Europe).
Aujourd’hui, il est professeur émérite au CNAM, président de l’Académie des sciences commerciales et président de l’ISC Paris, grande école de commerce.
