En janvier 2025, un vaste mouvement de boycottage des produits américains s’est propagé à travers tout le Canada¹. Ce mouvement est survenu alors qu’un sondage révélait que 91% des Canadiens souhaitent que le pays devienne moins dépendant des États-Unis¹.
Le boycottage s’est rapidement amplifié. À la fin de février 2025, un sondage de l’Institut Angus Reid montrait que 98% des répondants déclarent rechercher activement des produits « Fabriqués au Canada » lorsqu’ils faisaient leurs achats². De nombreux Canadiens ont rejoint des groupes Acheter canadien sur les réseaux sociaux, notamment sur Facebook, où l’un de ces groupes comptait déjà 1,2 million de membres au début de mars 2025³.
Parallèlement, plusieurs applications – telles que Maple Scan, Buy Canadian, Is This Canadian ? O SCANada et Shop Canadian – ont été créées afin d’aider les consommateurs à identifier et à éviter les produits américains⁴.
Le quotidien The Guardian cite Kenneth Wong, professeur agrégé à l’Université Queen’s, qui se dit surpris par cette réaction qu’il qualifie de spontanée. Lors d’une visite à son épicerie locale, il a constaté que les pommes canadiennes étaient complètement écoulées, tandis qu’un bac de pommes américaines, juste à côté, demeurait intact⁵. Certains Canadiens se sont même dit prêts à payer plus cher pour éviter les produits provenant des États-Unis.
Les répercussions du se sont également fait sentir dans le secteur du tourisme. Les agences de voyages ont observé une baisse marquée des déplacements vers les États-Unis, tandis que les voyages vers les Caraïbes, le Mexique et l’Europe ont augmenté⁶. La compagnie Maple Leaf Tours, basée à Kingston (Ontario), a rapporté une diminution de 30% de ses forfaits vers les États-Unis en raison des annulations⁷.
Les boutiques hors taxes ont enregistré une baisse de leurs ventes allant de 40 à 50 % entre janvier et avril 2025⁸. En mars 2025, le propriétaire d’une boutique hors taxes située à la frontière canado-américaine, à Surrey, a affirmé que son chiffre d’affaires avait chuté de plus de 80%, l’obligeant à réduire ses effectifs et ses heures d’ouverture⁹.
Face à cette situation, certaines provinces ont lancé de nouvelles campagnes publicitaires afin d’inciter les Canadiens à voyager à l’intérieur du pays. Le Manitoba, par exemple, a augmenté le budget de Tourisme Manitoba de 4,5 millions de dollars¹⁰. Les agences de voyages et les entreprises canadiennes ont d’ailleurs constaté une hausse du nombre de visiteurs locaux.
En Floride, où les Canadiens constituent historiquement une clientèle majeure, les effets ont été particulièrement visibles. Sur les 142 millions de visiteurs accueillis en 2024, 3,3 millions étaient Canadiens, soit trois fois plus que tout autre pays¹¹. Une agente de voyages québécoise spécialisée dans les destinations Disney et Universal a indiqué que ses réservations avaient chuté de 60% entre février et mars 2025¹².
Certains Canadiens hivernant au sud ont même vendu leurs propriétés. Selon CBC News, Alexandra DuPont, agente immobilière à Fort Lauderdale, avait 35 propriétés à vendre, dont une trentaine appartenant à des Canadiens — sans toutefois compter un seul acheteur canadien, une situation inédite en 12 ans de carrière¹³. Chaque année, plus d’un million de Canadiens se rendent à Fort Lauderdale, contribuant à hauteur de 600 millions de dollars américains à l’économie locale¹⁴.
Au pays, l’engouement pour les produits canadiens se manifeste aussi par la popularité d’articles arborant le slogan Elbows up, une expression issue du jargon du hockey et désormais largement adoptée par les Canadiens. Le propriétaire de la boutique Maker House, Gareth Davies, souligne que ses ventes ont augmenté d’environ 80 % depuis le début de l’année comparativement à la même période en 2024¹⁵.
« C’est comme un gros câlin de nos voisins à travers le pays. Nous sommes tous dans le même bateau et nous allons protéger notre pays et notre économie », affirme-t-il¹⁶.
Simon Gaudreault, économiste en chef de la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante, partage cette analyse. Selon lui, la volonté des consommateurs de privilégier les produits locaux demeure bien présente et se traduit par des ventes solides chez les commerçants. Quatre PME sur dix ont vu leurs ventes de produits locaux augmenter, tandis qu’environ 40% des entreprises ont constaté une baisse des ventes de produits américains¹⁷.
Un sondage de Lightspeed révèle que 78% des répondants soutiennent le retrait des produits américains des tablettes, et que 87% affirment acheter davantage de biens canadiens¹⁸. La LCBO (Liquor Control Board of Ontario) rapporte que les ventes de vins ontariens et canadiens ont explosé depuis le retrait des produits américains, une tendance également observée chez les fabricants d’alcool ailleurs au pays¹⁹.
L’entreprise vancouvéroise Purdys Chocolatier a profité de cet élan pour élargir sa distribution en s’associant à Save-On-Foods. Pour la première fois en 118 ans d’histoire, ses chocolats sont vendus à l’extérieur de ses propres boutiques, dans 131 supermarchés de l’Ouest canadien²⁰.
Au Québec, certains citoyens appellent à une solidarité accrue : moins de voyages en Floride, moins d’achats sur Amazon ou chez McDonald’s, et davantage de découvertes locales – des montagnes canadiennes aux produits alimentaires de saison. Certains ont même demandé à leurs planificateurs financiers de retirer les investissements américains de leurs portefeuilles.
Selon Guy Milette, vice-président de l’importateur Courchesne Larose, le boycottage fait aujourd’hui moins de bruit, mais il est bien réel : « C’est devenu un boycottage silencieux. » Bien que les achats de produits américains aient diminué, ils n’ont toutefois pas complètement cessé²¹.
Laurence Godin, directrice du département de sociologie à l’Université Laval, partage cette lecture des comportements d’achat. Selon le dernier Baromètre du Conseil québécois du commerce de détail, publié en octobre, près de 85 % des consommateurs affirment encore éviter les produits américains²².
« Les valeurs ne changent pas tant que la possibilité de les mettre en œuvre existe », souligne-t-elle²³.
Afin de faciliter l’identification des produits locaux, Aliments du Québec a mis sur pied une escouade locale, qui a visité plus de 400 points de vente²⁴. Du côté des Fermiers de famille, les abonnements aux paniers d’été et d’automne sont en hausse dans six régions du Québec²⁵.
Comme le souligne Frédéric Thériault, agriculteur aux Cèdres, il est désormais possible de manger local bien au-delà de l’automne, avec une grande variété de légumes, même lorsque l’hiver approche²⁶.
Au-delà de la contestation et du geste politique, ce mouvement de boycottage aura eu un effet inattendu et profondément positif : il a permis aux Canadiens de découvrir — ou de redécouvrir – des centaines de produits locaux de grande qualité.
Des aliments aux biens de consommation courante, en passant par l’artisanat et les entreprises familiales, ce virage vers l’achat canadien a mis en lumière un savoir-faire riche, diversifié et souvent méconnu.
En choisissant d’acheter local, les consommateurs ont non seulement soutenu l’économie nationale, mais ils ont aussi développé une relation plus consciente et plus fière avec ce qui est produit ici, d’un océan à l’autre.
Ainsi, ce boycottage n’a pas seulement été un refus : il est devenu une affirmation collective, un geste d’appartenance et de reconnaissance envers les talents, les travailleurs et les entrepreneurs du pays.
NOTES
- Angus Reid Institute, Canadian consumer behaviour and economic sovereignty, sondage national, Canada, janvier 2025.
- Angus Reid Institute, sondage publié fin février 2025.
- Médias canadiens, couverture des groupes Facebook « Acheter canadien », mars 2025.
- Initiatives citoyennes canadiennes, applications d’identification des produits, 2025.
- Wong, K., cité dans The Guardian, Royaume-Uni, 2025.
- Médias canadiens, secteur du tourisme, 2025.
- Maple Leaf Tours, Kingston (Ontario), déclaration médiatique, 2025.
- Médias canadiens, ventes des boutiques hors taxes, janvier–avril 2025.
- CBC News, témoignage d’un commerçant à Surrey (Colombie-Britannique), mars 2025.
- Gouvernement du Manitoba, Tourisme Manitoba, annonce budgétaire, 2025.
- Statistiques touristiques de l’État de la Floride, données officielles, 2024.
- Témoignage d’une agente de voyages québécoise, médias, 2025.
- CBC News, Alexandra DuPont, Fort Lauderdale, 2025.
- CBC News, données économiques sur le tourisme canadien en Floride.
- Maker House, Gareth Davies, témoignage médiatique, 2025.
- Ibid.
- Fédération canadienne de l’entreprise indépendante (FCEI), analyses économiques, 2025.
- Lightspeed Research, sondage national, Canada, 2025.
- LCBO (Liquor Control Board of Ontario), données de ventes, 2025.
- Purdys Chocolatier, communiqué d’entreprise, 2025.
- Courchesne Larose, Guy Milette, médias québécois, 2025.
- Conseil québécois du commerce de détail, Baromètre, octobre.
- Université Laval, Département de sociologie, propos de Laurence Godin.
- Aliments du Québec, données organisationnelles, 2025.
- Fermiers de famille, données sectorielles, 2025.
- Frédéric Thériault, agriculteur aux Cèdres, témoignage, 2025
